Cabinet Pollock-Nageoire (Inc.)
Caution Intellectuelle

Pierre L. Nageoire

Juillet 2009

Thomas Pollock-Nageoire n’ayant aucun héritier, le fleuron de la Pollock-Nageoire (incorporée) –la fabrique de papillons à vapeur–, serait probablement tombé entre des mains indignes de poursuivre la tâche de ce génial inventeur, ainsi que la baignoire et les innombrables bouteilles du porto le plus raffiné que possédait cet esthète.

Nous ne dirons que quelques mots très brefs à propos de l’usine de construction des papillons à vapeur, bientôt transformée par les soins de quelques ingénieurs visionnaires, en manufacture de toute sorte d’objets de divertissement parmi lesquels il ne faut pas compter pour rien les «jet-skis» et les grenouilles électroniques à double dékhraboutage latéral.

Une mention spéciale revient aux “cybers-parrots” à propos desquels la questions essentielle de savoir s’ils sont «dead» ou bleu de Norvège n’a toujours pas été tranchée, par leurs concepteurs mêmes.

Quoique plus anodine, en apparence, la baignoire mérite cependant une description plus détaillée, eu égard à ses caractéristiques exceptionnelles. Je ne serais pas surpris qu’elle prenne un jour sa place dans l’Histoire aux côté de celle d’Archimède et de celle de Marat ; bien qu’elle ne soit assurément pas aussi tragique que la dernière ; mais porte certainement autant d’espérances prophétiques que la première. Tristan Bernard, dont il faut croire qu’il était un habitué de la maison Nageoire, a noté cette étonnante particularité ; que lorsque cette baignoire se vide, les lavabos se remplissent instantanément. Elle peut, de surcroît, contenir au moins quatre personnes, dans un absolu confort. Seuls des esprits retors, vulgairement épris de curiosités romanisantes, prétendirent que la femme de Louis, devenue celle de Thomas par un subtil échange, utilisait ce rare autant qu’étonnant objet d’art, pour s’y baigner dans des flots de porto, à l’instar de Popée et du troupeau d’ânesses nécessaire à sa toilette. J’ose espérer que les divines bouteilles de Thomas Pollock-Nageoire, dont certaines ont dues êtres vendues aux enchères, pour nous permettre de nous acquitter des exorbitants droits de succession, mais dont il nous reste un ou deux spécimens, dont la délicatesse de goût, la plénitude de couleur, les arômes inattendus font de vrais trésors, étaient destinées à un autre usage, plus proche de celui que nous en faisons imprudemment aujourd’hui. Nous ne pouvons d’ailleurs nous résoudre sans un certain pincement au coeur, à savoir que la plupart de ces merveilleuses fioles sont probablement à présent, aux mains et à proximité du gosier de spéculateurs dont la seule vue est de leur faire rendre dans l’avenir un prix supérieur à celui de leur acquisition.

Hélas, si comme nous l’avons dit, le regretté Thomas n’eut point d’héritiers biologiques, son héritage spirituel ne pouvais demeurer le partage d’indignes coquins, ou pire encore, de personne. Les fleurs immarcescibles de sa pensée, aussi avant gardiste que progressiste, se devaient d’avoir une autre destination que celle, certes déjà fort noble, d’orner son tombeau. Ceci explique l’ardeur que nous avons mise à nous rendre acquéreurs de la baignoire, dussions-nous y consacrer jusqu’à notre dernier liard, et malheureusement sacrifier quelques objets mineurs des collections particulières de notre maître. Il apparut aux regards éclairés de ceux d’entre nous qui font profession de la critique d’art que, nous serait-il obligatoire de nous défaire même du premier prototype de papillon à vapeur, la baignoire devait rester en notre possession, de sorte que son sublime usage ne soit jamais dénaturé. Elle devenait dès lors, le lieu privilégié de la première assemblée générale de la société, Le Cabinet Pollock-Nageoire (incorporé), qui se fixait pour but la perpétuation de la mémoire de l’astucieux industriel autant qu’industrilleux professionnel, et qui ne comptait alors, comme par un hasard prémonitoire, que quatre membres.

Je vous accorde que cette première réunion était empreinte d’un fort caractère de conspiration ; et que nous y savourâmes quelques gouttes du précieux nectar dont il est fait mention plus haut. Nos propos furent d’autant moins gênés par les autres visiteurs de la maison, que leur attention était captivée par de nombreux divertissements offerts à leur curiosité. Comme la maison qu’occupait frauduleusement Thomas Pollock-Nageoire était celle de ce bon Jean-Baptiste, sise au faubourg Saint-Honoré, il ne vint pas à l’idée, même aux plus pingres de ceux qui voulait le dépouiller jusqu’au dernier centime, de la vendre. La baignoire y demeura donc et peut encore être aperçue par les curieux, qui se donneront la peine de visiter cette illustre maison. Je ne serais pas loin de lui prêter désormais, une postérité au moins égale à celle du divan de Juliette Récamier.



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