| Thomas Pollock-Nageoire n’ayant aucun héritier, le fleuron de la
Pollock-Nageoire (incorporée) –la fabrique de papillons à
vapeur–, serait probablement tombé entre des mains indignes de
poursuivre la tâche de ce génial inventeur, ainsi que la
baignoire et les innombrables bouteilles du porto le plus raffiné
que possédait cet esthète. Nous ne dirons que quelques mots très brefs à propos de l’usine de
construction des papillons à vapeur, bientôt transformée par les
soins de quelques ingénieurs visionnaires, en manufacture de toute
sorte d’objets de divertissement parmi lesquels il ne faut pas
compter pour rien les «jet-skis»
et les grenouilles électroniques
à double dékhraboutage latéral. Une mention spéciale revient aux “cybers-parrots” à propos
desquels la questions essentielle de savoir s’ils sont «dead»
ou bleu de Norvège n’a toujours pas été tranchée, par leurs
concepteurs mêmes. Quoique plus anodine, en apparence, la baignoire mérite cependant
une description plus détaillée, eu égard à ses caractéristiques
exceptionnelles. Je ne serais pas surpris qu’elle prenne un jour
sa place dans l’Histoire aux côté de celle d’Archimède et de celle
de Marat ; bien qu’elle ne soit assurément pas aussi tragique que
la dernière ; mais porte certainement autant d’espérances
prophétiques que la première. Tristan Bernard, dont il faut croire
qu’il était un habitué de la maison Nageoire, a noté cette
étonnante particularité ; que lorsque cette baignoire se vide, les
lavabos se remplissent instantanément. Elle peut, de surcroît,
contenir au moins quatre personnes, dans un absolu confort. Seuls
des esprits retors, vulgairement épris de curiosités romanisantes,
prétendirent que la femme de Louis, devenue celle de Thomas par un
subtil échange, utilisait ce rare autant qu’étonnant objet d’art,
pour s’y baigner dans des flots de porto, à l’instar de Popée et
du troupeau d’ânesses nécessaire à sa toilette. J’ose espérer que
les divines bouteilles de Thomas Pollock-Nageoire, dont certaines
ont dues êtres vendues aux enchères, pour nous permettre de nous
acquitter des exorbitants droits de succession, mais dont il nous
reste un ou deux spécimens, dont la délicatesse de goût, la
plénitude de couleur, les arômes inattendus font de vrais trésors,
étaient destinées à un autre usage, plus proche de celui que nous
en faisons imprudemment aujourd’hui. Nous ne pouvons d’ailleurs
nous résoudre sans un certain pincement au coeur, à savoir que la
plupart de ces merveilleuses fioles sont probablement à présent,
aux mains et à proximité du gosier de spéculateurs dont la seule
vue est de leur faire rendre dans l’avenir un prix supérieur à
celui de leur acquisition. Hélas, si comme nous l’avons dit, le regretté Thomas n’eut point
d’héritiers biologiques, son héritage spirituel ne pouvais
demeurer le partage d’indignes coquins, ou pire encore, de
personne. Les fleurs immarcescibles de sa pensée, aussi avant
gardiste que progressiste, se devaient d’avoir une autre
destination que celle, certes déjà fort noble, d’orner son tombeau. Ceci
explique l’ardeur que nous avons mise à nous rendre acquéreurs
de la baignoire, dussions-nous y consacrer jusqu’à notre dernier
liard, et malheureusement sacrifier quelques objets mineurs des
collections particulières de notre maître. Il apparut aux regards
éclairés de ceux d’entre nous qui font profession de la critique
d’art que, nous serait-il obligatoire de nous défaire même du
premier prototype de papillon à vapeur, la baignoire devait rester
en notre possession, de sorte que son sublime usage ne soit
jamais dénaturé. Elle devenait dès lors, le lieu privilégié de la
première assemblée générale de la société,
Le Cabinet Pollock-Nageoire (incorporé),
qui se fixait pour but
la perpétuation de la mémoire de l’astucieux industriel autant
qu’industrilleux professionnel, et qui ne comptait alors, comme
par un hasard prémonitoire, que quatre membres. Je vous accorde que cette première réunion était empreinte d’un
fort caractère de conspiration ; et que nous y savourâmes quelques
gouttes du précieux nectar dont il est fait mention plus haut.
Nos propos furent d’autant moins gênés par les autres visiteurs
de la maison, que leur attention était captivée par de nombreux
divertissements offerts à leur curiosité. Comme la maison
qu’occupait frauduleusement Thomas Pollock-Nageoire était celle
de ce bon Jean-Baptiste, sise au faubourg Saint-Honoré, il ne vint
pas à l’idée, même aux plus pingres de ceux qui voulait le
dépouiller jusqu’au dernier centime, de la vendre. La baignoire y
demeura donc et peut encore être aperçue par les curieux, qui se
donneront la peine de visiter cette illustre maison. Je ne serais
pas loin de lui prêter désormais, une postérité au moins égale à
celle du divan de Juliette Récamier. |